Le coup de grâce

Dans la vie d'une femme, il est des tournants plus ou moins faciles à accueillir. Le pire, c'est que, parfois, cet enfoiré de Destin te les balance à la tronche sans prévenir. Tu te tiens tranquille sur le quai du tramway, à la fin d'une journée de boulot harassante quand soudain, à la façon d'une petite tape sèche dernière la nuque, il t'assène son mauvais coup...



Le jour de ce que nous nommerons "le coup de Grâce", rien ne semblait différent des autres jours. En sortant de chez moi le matin, le cil papillonnant et la démarche fière, je n'avais pas idée que cette mésaventure allait me tomber sur la musette avant le coucher du soleil.

Mais, maintenant que j'y repense, je réalise que tout avait dû commencer beaucoup plus tôt. Le processus insidieux qui m'avait menée à ce quai de tramway ce soir précis s'était enclenché des mois, peut-être des années auparavant. La main lourde et sombre du Destin planait au dessus de moi chaque jour, attendant un moment de faiblesse de ma part pour me choper par le revers et me planter le nez bien en face de la réalité.




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Je n'ai donc rien vu venir, mais j'aurais dû. Peut-être me voilais-je la face, après tout ? Ou peut-être que, ne le voyant que trop clairement venir, ce connard de moment, j'ai adopté cette stratégie d'acceptation que, d'entre les âges, les êtres les plus sages nomment "politique de l'autruche" ? 

Car, pour être honnête, il me faut admettre que je me souviens parfaitement des signes avant-coureurs, de ces moments où l'indicible s'est produit mais où, drapée dans ma fierté, j'ai aussitôt fait de l'incident un triste souvenir, emballant son cadavre dans un vieux tapis et sortant en pleine nuit pour le balancer, lesté avec des lourdes pierres, au fond du lac de mon oubli.

Je me disais que, de cette façon, ces moments ponctuels ne resteraient que des anicroches, de minuscules erreurs d'aiguillage, de légers déraillements du Train de la Vie. Mais désormais, je ne peux plus nier la réalité : tout cela n'était que la lente et inéluctable parade assassine de la Vérité, le machiavélique processus d'avènement de la Fatalité. Désormais, je le sais, plus jamais je ne goûterai à la joie d'entendre un inconnu m'appeler "Mademoiselle".




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Plus jamais. Même loin, même par temps gris, de dos, cachée par un fourgon de livraison ou au téléphone : plus jamais je ne serai prise pour une demoiselle. Peut-être, à l'avenir, certains courtois garçons m'offriront encore ce substantif, mais ce ne sera que pure galanterie... Conscients de la réalité de mon âge avancé, ils se diront qu'une petite flatterie bien posée éclairera ma journée, et la rudesse de leur mensonge poli ne sera que plus cruelle.

J'ai quitté les prairies fleuries et vallonnées du pays de "Mademoiselle" pour errer jusqu'à la fin des temps au fond des paysages escarpés et brumeux du royaume des "Madames". Entre les deux, je te le dis, la frontière est électrifiée : tu auras beau essayer de revenir, minishorts fuchsias, half-hawk et remontage de boobs en renfort pour passer incognito, tu te feras griller... 



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Hier, j'ai finalement accepté l'évidence. J'ai compris que, les mois précédents, tous les inconnus croisés dans la rue qui m'avaient accostée, qui pour une clope, qui pour demander son chemin, qui pour un autographe de Psychosexy (rayez les mentions honteusement fausses), n'avaient pas commencé leur phrase par "Madame" sous le coup d'un innocent hasard. Ces galopins ne faisaient qu'obéir à une force cosmique qui les dépasse.

J'ai compris ceci en attendant le tramway de 18h54. J'étais tournée de trois-quarts lorsque le passant a lancé un aimable "Madame" à mon égard, avant de faire un geste interrogateur et silencieux que j'ai d'abord cru grossier puis ai finalement interprété comme "Z'auriez pas une clope ?".  Mais je le regardais bien en face et n'ai pas pu me tromper quand, trente secondes plus tard, c'est un "Mademoiselle" qu'il a choisi pour héler une ombre, passant dans notre dos, avant de réitérer son mime étrange. 

Il ne la distinguait pas mieux qu'il ne m'avait distinguée. Elle n'avait pas plus de signe ostentatoire de jeunesse que moi de signe distinctif de rabougritude. Tout ceci, j'en suis sûre, est de l'ordre de l'occulte. Mon aura n'est plus celle d'une "Mademoiselle". Alea jacta est.



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18 commentaires:

  1. Hyper bien écrit ! Les mots sont bien choisis, précis. Moi non plus je n'ai plus droit à mademoiselle (je suis à peine plus vieille que toi). J'ai un visage d'ado.... mais mon âge est trahi par des ridules sur le frond. Arrghh !

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  2. Un plaisir de te lire ! <3 J'ai moi aussi intégré (bien contre mon gré) la team "Madame" il y a quelque temps déjà. Mais au final, c'est juste un changement de vocabulaire, l'aura des "Madames" n'est pas moins resplendissante que celles des "Mademoiselles", quoi qu'on en dise. :-)

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    1. Evidemment, ce texte est hyperbolique donc humoristique, je ne suis pas entrée en dépression en constatant ceci car je suis bien d'accord avec toi sur l'aura des "Madames" : j'avais juste envie de raconter ceci sous forme de "mésaventure" :))

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  3. et imagine le jour où tu auras une petite tête blonde qui te tiendra la main ^^ là, tu pourras définitivement enterré ce mot qui fait de nous des jouvencelles encore vierges !! mais l avantage d une Madame, c est que tu peux vite devenir un objet (enfin un personne) vu avec admiration ^^ (je parle par expérience ayant perdu mes vraies Ailes à 23 ans ^^)

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  4. *Très bon* *Très fort la frontière électrifié qu'on tente de passer à coup de minishort violet*

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  5. Je suis sûre que si tu croisais plus de "vieux" sur ton trajet tu recueillerais beaucoup plus de Mademoiselle ! J'en recueille et accueille encore quelques uns avec plaisir malgré mon âge avancé et ça fait toujours chaud au coeur ! Un mot que j'aime ce Mademoiselle ! D'ailleurs je le suis toujours sur mon chéquier ! Bisettes Mademoiselle Psycho !

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  6. Amélie11/15/2013

    Quant aux élèves qui laissent échapper un "'Monsieur"... qu'ils brûlent en enfer!!! :D

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    1. J'ai été remplacée par un homme la semaine de mon stage à Milan. Depuis trois jours, les gamins me servent du "maître" une fois sur deux :)

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  7. J'ai beaucoup aimé te lire! Ton texte est bien écrit et je m'y reconnais un peu dedans.
    C'est vrai que plus les années passent, plus on est plus vieux pour une part grandissante des gens qui nous entourent. ( Jean-Claude Vandamme, bonjour!)

    Pour ma part, j'ai vraiment, vraiment pris un coup de vieux lorsque j'ai commencé à travailler avec des enfants (des tout-petits jusqu'aux ados) qui me prennent pour un dinosaure. "La Madame Chut". "La méchante dame qui va te gronder si tu fais du bruit dans la bibliothèque".

    Maintenant j'ai une aura de bibliothécaire à chignon acariâtre. Tout du moins sur mon lieu de travail. Bon. On s'y fait, à la longue! :p

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  8. Arfffff ..... Même pas je dis que je me reconnais dans cet article. Même pas.

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  9. Lilymady11/15/2013

    C'est super bien écrit ! Enfin faut pas s'inquiéter, perso je me fais appeler Madame une fois sur deux alors que je fais plus jeune que mon jeune âge (22). Même à 16 ans je me prenait des "Madame", et puis ça se développe avec la loi-à-la-con qui a aboli le Mademoiselle des formulaires.

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  10. Très bien écrit... et tellement vrai !
    Perso, je me console en me disant que les "vieux" de 70/80 ans m'appellent encore mademoiselle.

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  11. C'est très joliment écrit !!!
    Bises

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  12. oh là là comme j'ai eu peur ! Pfiouuu ce n'est que ça !
    Ce moment m'a fait un peu mal, quand je me suis rendu compte que vraiment j'était une Madame, plus parce que j'avais pas suivi l'ordre naturel des choses : je vieillis à coup de 10 ans moi, passant allègrement de 17 à 27 (encore jeune donc) puis à 37 où effarée je constate que je suis une femme !
    J'adore toujours autant ta plume ! Et ton aura de Madame reste toujours tellement sexy ♥
    Bisouuuuuuuus ♥

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  13. Peut etre que bientot, le plus tot possible je te le souhaite, tu aurais une vraie belle adorable raison de t'appeler Madame!

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  14. Mais quelle belle "Madame" j'ai envie de te dire !!!!
    Heu... sinon, t'as déjà pensé à écrire des romans parce que tu as un don, c'est évident, et une façon de tenir ton lectorat... je me suis demandé où tu voulais en venir... et quand j'ai compris... j'ai souri parce que j'ai adoré ça !!!

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    1. Merci vraiment pour ce comm, les compliments quant à la façon dont je "tiens" le lecteur sont ceux qui ont vraiment le don de me toucher comme tu n'imagines mêmes pas :))

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